MusiqueReportage

Évian Du classique dans un écrin de nature !

Trente ans après l’inauguration de la Grange au Lac, les Rencontres Musicales se préparent à franchir un nouveau cap avec la construction d’une deuxième salle, la Source Vive, dédiée à la musique de chambre. Nommé directeur artistique du festival, Renaud Capuçon est emballé par le projet et se réjouit de jeter des ponts entre les générations dans ce cocon de verdure au bord du lac Léman.

Ce matin-là, Renaud Capuçon a pris le petit-déjeuner, dès potron-minet, avec Laurent Sacchi, président de l’Évian Resort et secrétaire général de Danone. Quelques minutes suspendues sur la terrasse de La Véranda, face au Léman et à la ville de Lausanne – dont le violoniste a fait l’une de ses bases, en devenant chef de l’Orchestre de Chambre en 2021. La conversation est amicale. Décontractée. Il y est question de projets, de business… Certainement. Mais sa journée, comme toutes les autres depuis qu’il a posé ses valises à Évian, dix jours plus tôt, est minutée. On le retrouve à 10h30 à la Grange au Lac pour une interview avant qu’il ne file dans les loges pour encourager María Dueñas, vingt ans à peine, une violoniste espagnole que le Savoyard a pris sous son aile et qui s’apprête à donner son premier concert sur les bords du lac : Beethoven, Schubert et Debussy auront certainement apprécié sa grâce et son talent. « Elle est encore peu présente en France, mais elle a déjà plusieurs scènes internationales à son actif et vient d’enregistrer un disque chez Deutsche Grammophon (ndlr. « Beethoven and Beyond» en mai 2023) », souffle-t-il.

La veille, Renaud Capuçon était lui-même sous le feu des projecteurs avec son fidèle Vicomte de Panette – l’instrument fabriqué par Guarneri del Gesù en 1737. Autour de lui, des amis de longue date – Veronika Hagen, Gérard Caussé, Clemens Hagen et Sir András Schiff – ainsi qu’une jeune soliste danoise, Anna Egholm, dont il tente de lancer la carrière avec sa société Beau Soir Productions, créée en 2021 avec Stéphane Courbit. « Nous l’avons intégrée à notre quintette le plus naturellement du monde », précise-t-il. « Il n’y a pas quatre professeurs et une élève, mais cinq musiciens à l’unisson et nous avons répété cette pièce de Mozart, comme si Anna avait 40 ans. Je ne l’aurais jamais embarquée dans cette histoire, si je ne la savais pas capable de le faire… » Après deux heures de concert, la salle s’est levée d’un même élan pour saluer la performance à pleines mains. Le musicien savoyard savoure d’autant plus cet instant qu’il en est la pierre angulaire : nommé à la direction artistique des Rencontres Musicales d’Évian en novembre 2022, Renaud Capuçon s’est chargé de la programmation de cette édition de A à Z. Et c’est aussi ce qui explique pourquoi il est au four et au moulin, à serrer des mains, à accueillir les artistes, à s’assurer que tout se passe bien en coulisses comme sur scène, et ce, sans se départir de son flegme.

« Un festival incarné »

« Pour moi, il est fondamental que je sois présent, que le public puisse me voir », explique-t-il. « Un festival se doit d’être incarné. » Arrivé à la veille du premier concert, le 27 juin, le Français est resté sur le pont jusqu’au dernier jour. « C’est un luxe pour moi, mais, comme à Aix-en Provence, je m’installe vraiment. Si je devais m’absenter deux jours pour une urgence, je le ferais, mais je veux montrer que ce programme, je ne l’ai pas fait à la va-vite sur un bout de papier, mais qu’il a été réfléchi. » Lorsqu’il a été approché par Aline Foriel-Destezet, mécène des Rencontres Musicales depuis 2017, Renaud Capuçon n’a d’ailleurs pas hésité longtemps avant d’en accepter la casquette de directeur artistique. Né à Chambéry, il a un peu l’impression d’être à la maison.

« Je me souviens de ce jour où j’ai découvert la Grange au Lac : j’avais le sentiment d’entrer dans une ruche. »

Violoniste de renom, chef de l’Orchestre de Chambre de Lausanne, Renaud Capuçon a accepté de devenir le directeur artistique des Rencontres Musicales. PHOTO: MATTHIEU JOFFRES
Ambiance champêtre aux Mélèzes ! Les spectateurs profitent de la fraîcheur du parc et de la convivialité du foyer avant le concert du soir. PHOTO: MATTHIEU JOFFRES

Depuis 2015, il a joué presque chaque année à Évian, mais, surtout, il y a énormément de souvenirs – notamment de « tous ces artistes fabuleux » qu’il a entendus, alors qu’il n’avait que 18 ans. « En 1994, j’ai pris des cours, du temps de Rostropovitch, et je me rappelle très bien de ce jour où j’ai découvert la Grange au Lac : j’avais le sentiment d’entrer dans une ruche, cela m’avait marqué. Ce lieu est magique. Vous quittez l’hôtel, vous arrivez dans le parc des Mélèzes et vous entendez la musique différemment. » Mais, surtout, le Savoyard a été emballé par le projet qu’Aline Foriel-Destezet lui a présenté : la construction d’une nouvelle salle de 500 places, la Source Vive, à l’horizon 2025, et la garantie, pour lui, d’en assurer la programmation tout au long de l’année. Avec la liberté d’y organiser des résidences d’artistes et de promouvoir cette nouvelle génération de talents qui frappe à la porte. « Tout le monde parle de transmission aujourd’hui », explique le violoniste. « Moi, je le fais depuis le début, c’est très organique. Je l’ai moi-même vécu à mes débuts, avec Claudio Abaddo ou Martha Argerich, qui m’ont soutenu. Ce qu’on reçoit, on le prend pour soi, certes, mais il est aussi naturel de le partager. Il n’y a rien de plus gratifiant, de plus enthousiasmant, que de voir un jeune artiste s’épanouir. »

En forme de conque, la Source Vive s’intégrera parfaitement dans le parc, juste à côté de la Grange au Lac. L’inauguration est prévue en 2025.
PHOTO: MATTHIEU JOFFRES

Gstaad-Évian : destins liés

Trente ans après la construction de la Grange au Lac, le projet de la Source Vive s’inscrit évidemment dans un désir de faire grandir les Rencontres Musicales – une envie qui s’est matérialisée en 2021, au sortir de la période de Covid. « Aline Foriel-Destezet portait ce projet de salle de concert depuis plusieurs années, mais il était d’abord destiné à Gstaad », précise Alexandre Hémardinquer, directeur exécutif de la Grange au Lac. « Lorsqu’elle est venue visiter notre site, en 2017, afin de nourrir son inspiration, elle en est tombée amoureuse et s’est dit que, finalement, et alors que le dossier s’enlisait en Suisse, le meilleur endroit pour accueillir cette salle était Évian. » Le destin des deux festivals, en Haute-Savoie et dans l’Oberland bernois, est d’ailleurs historiquement lié, car, si cette « tente en bois » a vu le jour dans la ville thermale, en 1993, c’est un peu à cause de Yehudi Menuhin et de sa « yourte ». On rembobine le film?

« Il n’allait pas de soi de construire une salle pérenne pour un festival qui ne durait que 10 jours. »

Les Rencontres Musicales ont été créées en 1976 sous l’impulsion d’Antoine Riboud, président du groupe Danone – dont fait partie la marque Évian. Mélomane averti, il compte Mstislav Rostropovitch parmi ses amis proches. Ne l’avait-il pas accompagné à Berlin, en 1989, quand le violoncelliste a joué la suite N° 1 de Jean-Sébastien Bach au milieu de la foule pour célébrer la chute du mur ? À cette époque, le Russe était président du festival depuis quatre ans, et il avait déjà fait part de son besoin d’avoir un lieu, un vrai, dédié à la musique classique. « Il se sentait un peu à l’étroit au Théâtre du Casino et ne trouvait pas cette salle idéale au niveau acoustique », raconte Alexandre Hémardinquer. C’est là que le regard du maître s’est tourné du côté de Gstaad. Yehudi Menuhin avait « sa » tente au cœur du village bernois : si elle n’était pas « irréprochable » au niveau sonore, elle avait le mérite de « créer une atmosphère festivalière ». « Pour ne pas effrayer Antoine Riboud, Rostropovitch s’est révélé fin tacticien : il évoqua la possibilité d’ériger un bâtiment léger, tout en bois. À l’époque, il n’allait pas de soi de construire une salle pérenne pour un festival qui ne durait que dix jours. »

Cèdre rouge, pin et bouleaux

Plus qu’une tente, l’architecte Patrick Bouchain imagine une sorte de datcha et doit surtout faire preuve de créativité pour respecter le budget : 10 millions de francs français, soit 2,5 millions d’euros environ, pas un centime de plus ! « On ne ferait rien avec si peu d’argent aujourd’hui », fait remarquer le directeur. Du cèdre rouge à l’extérieur, une essence réputée pour son imputrescibilité, du pin pour l’intérieur… En clin d’œil à Rostropovitch, l’architecte imagine une forêt de bouleaux en fond de scène, un arbre que l’on trouve aussi bien en Russie qu’en Haute-Savoie. Pour les lustres, il se rend sur l’île de Murano et choisit des chutes de verre pour les concevoir. Commencé en plein hiver, le chantier dure à peine une année. Un sacré tour de force compte tenu de la configuration du parc des Mélèzes. Il était d’autant plus complexe de creuser les fondations que la source d’eau thermale passe juste en-dessous du site… Inaugurée en 1993, la Grange au Lac – qui aurait dû s’appeler la Grange du Lac sans une erreur d’écriture – vient donc de fêter ses trente ans et continue de provoquer l’émerveillement parmi les artistes et les spectateurs qui la découvrent pour la première fois. Impression de pénétrer dans un chalet avec tous ces balcons en bois qui surplombent la scène ! Patrick Bouchain s’est même inspiré des bancs d’église pour l’assise du public : « pas trop confortable afin d’être plus attentif à la musique ».

Cette salle pas comme les autres a alors créé des envies à Gstaad. Le Menuhin Festival a entamé une réflexion pour s’offrir lui aussi un édifice plus prestigieux. Et c’est là que le projet d’Aline Foriel-Destezet s’inscrit en filigrane… Alors que le dossier est bloqué dans l’Oberland bernois, la mécène rencontre Patrick Bouchain lors de sa première visite en 2017, et, ensemble, avec l’architecte Philippe Chiambaretta comme maître d’œuvre, ils dessinent les contours de la Source Vive. En tenant compte des contraintes imposées par le lieu : une surface prédéfinie, juste à côté de la Grange au Lac, pour préserver un maximum d’arbres, un faîtage limité afin de s’intégrer au paysage, un volume de 10 m3 par personne pour une acoustique idéale, une capacité de 500 places, un oculus, au-dessus de la scène, pour faire entrer la lumière naturelle… Voilà ce qui explique cette forme de conque!

La violoniste espagnole María Dueñas est l’une des étoiles montantes de la musique classique. Renaud Capuçon l’a prise sous son aile.
PHOTO: CA-STREAM, FELIX BROEDE

Quatre ans de travaux

« Cet objet architectural est différent de la Grange au Lac, mais il lui répond au niveau esthétique », analyse Alexandre Hémardinquer. « Il offre aussi une complémentarité fonctionnelle, avec un seul lieu d’accueil entre les deux salles, et une complémentarité de répertoire, puisqu’elle sera dédiée à la musique de chambre, alors que la plus grande sera destinée aux formations orchestrales. » C’est pourquoi les Rencontres Musicales et l’Évian Resort ont planifié, depuis 2021, quatre ans de travaux. Il a fallu d’abord transformer la Grange au Lac – avec l’agrandissement du plateau de 150 à 200 m2, la modification du fond de scène et l’ajustement acoustique. La salle a sacrifié près de 200 places dans l’aventure – avec une capacité plafonnée à 1000 personnes. Mais le développement du festival est à ce prix. Suivra la construction des loges qui remplaceront les préfabriqués, bardés de bois, qui accueillent les artistes depuis 1993, et, enfin, le chantier de la Source Vive, dont l’inauguration, on l’a dit, est prévue en 2025.

« Il s’agit évidemment d’une étape importante dans le développement du festival », confirme Alexandre Hémardinquer. S’il a subi un coup de frein à l’attaque du XXIe siècle, à la suite des décès successifs d’Antoine Riboud (2002) et de Mstislav Rostropovitch (2007), remplacé par des Escales Musicales moins ambitieuses pendant treize ans, il a retrouvé son rythme de croisière depuis 2014. En même temps que son ADN. « Je tiens à ce qu’Évian reste un lieu de rencontres », reprend Renaud Capuçon. « J’ai imaginé ce programme comme un puzzle, en jetant des ponts entre les artistes. » En invitant trois orchestres symphoniques, lors des premiers jours du festival – le Berliner Philharmoniker, l’Orchestre de Chambre d’Europe et le Gustav Mahler Jugendorchester, le Savoyard a tenu à lancer un clin d’œil à Claudio Abbado, le chef d’orchestre italien, décédé en 2014, qui aurait eu 90 ans en 2023. Il a aussi demandé au violoncelliste franco-américain Yo-Yo Ma de venir clore l’événement, avec Emanuel Ax et Leonidas Kavakos. Un concert qui a très vite affiché complet. « Lui, je l’ai entendu pour la première fois en face, à Montreux, je n’avais que douze ans », se rappelle Renaud Capuçon. « À mes yeux, il reste un héros. Le fait qu’il vienne là, à Évian, ça me raconte des choses et ça parle aussi au public… » D’ailleurs, le directeur artistique conçoit son rôle comme celui d’un chef cuisinier qui amène sa sensibilité dans un menu. « Je ne pourrais jamais programmer des gens que je n’aime pas ou que je n’admire pas », souffle-t-il. Une philosophie qui le guide depuis ses débuts dans cette fonction, en 1996, chez lui, à Chambéry. « J’étais parti d’une feuille blanche. Nous avions commencé avec six musiciens sur un seul week-end… » Depuis, le Savoyard a pris de la bouteille, en même temps que son aura de violoniste grandissait autour de la planète. « Le musicien est le même, il a simplement évolué. » Aix-en-Provence profite de son expérience et de son entregent depuis dix ans. Évian semble parfaitement préparée pour réussir sa mue.

Créé en 2019, le Quatuor Confluence est composé de Charlotte Saluste-Bridoux, Lorraine Campet, Pierre-Antoine Codron et François Thirault.
PHOTO: Marko Stevic

QUATUOR CONFLUENCE « UN QUATUOR, C’EST UN COUPLE A QUATRE ! »

ÉVIAN – Lorsqu’ils ont croisé Yo-Yo Ma, ce matin-là au petit-déjeuner, à l’Évian Resort, ils n’ont pas osé l’approcher. Le violoncelliste franco-américain était là en famille, pas question de le déranger ! Mais, pour ces jeunes musiciens, le moment était riche en émotions. « C’est là, toute la spécificité des Rencontres Musicales : côtoyer ce genre d’artistes, ça vous tire vers le haut et ça nous a clairement fait jouer différemment », lâche Pierre-Antoine Codron (alto). Avec ses trois accolytes – Charlotte Saluste-Bridoux (violon), Lorraine Campet (violon) et François Thirault (violoncelle), il forme le Quatuor Confluence, un ensemble qui a partagé la scène de la Grange au Lac avec Anne Gastinel, toujours dans cette volonté de transmission chère au festival.

Un sacré pas en avant pour ce quatuor fondé en 2019 seulement. « C’est avant tout une histoire d’amitié », raconte Pierre-Antoine Codron. « Avec Tom Almerge-Zerillo (ndlr. qui vient de quitter le groupe), nous avons eu envie, à la sortie du conservatoire, de créer le quatuor de nos rêves. » Ils ont très vite «adopté» Charlotte, basée à Londres, puis Lorraine – qui a la particularité d’avoir suivi, fait rare, une double formation de violon et de contrebasse au CNSM de Paris. « Au départ, nous avons fait ça en utopistes, sans savoir si cela allait devenir notre gagne-pain », relève cette dernière.

Chez les quatre artistes, on retrouve néanmoins ce même amour pour la musique de chambre et pour ce répertoire original « qu’on ne travaille pas énormément pendant ses études », mais aussi ce désir d’appartenir à une petite équipe, dans un esprit très start-up, et d’avoir une influence sur le projet. « L’aspect humain est aussi essentiel », ajoute Charlotte. « On dit souvent qu’un quatuor, c’est un couple à quatre : c’est vrai ! On est tellement connecté qu’on se comprend sans se parler. On connaît le stress et les angoisses de chacun, ses points forts et ses points faibles… On est complémentaires les uns des autres. »

Aujourd’hui, le Quatuor Confluence – qui a remporté quatre prix au Concours international de Trondheim en 2021 – s’inscrit dans une démarche plus professionnelle. Avec une série de concerts, à la rentrée, et un premier projet de disque. « Notre travail a changé », relève Pierre-Antoine. « Après avoir passé des heures sur trois notes, il y a désormais une expérience qui nous permet d’être plus efficaces… »

Alexandre Hémardinquer, directeur exécutif de la Grange au Lac.

1976 Création du festival par Serge Zehnacker, chef d’orchestre, et Robert Lassalle, directeur des activités touristiques, sous l’impulsion d’Antoine Riboud.
1985 Mstislav Rostropovitch est nommé président du festival.
1993 Inauguration de la Grange au Lac.
2001 Les RME sont remplacées par les Escales musicales.
2002 Décès d’Antoine Riboud.
2014 Le Groupe Danone décide de relancer le festival.
2021 Lancement du projet de la Source Vive.
2022 Renaud Capuçon est nommé directeur artistique.
1976 Création du festival par Serge Zehnacker, chef d’orchestre, et Robert Lassalle, directeur des activités touristiques, sous l’impulsion d’Antoine Riboud.
1985 Mstislav Rostropovitch est nommé président du festival.
1993 Inauguration de la Grange au Lac.
2001 Les RME sont remplacées par les Escales musicales.
2002 Décès d’Antoine Riboud.
2014 Le Groupe Danone décide de relancer le festival.
2021 Lancement du projet de la Source Vive.
2022 Renaud Capuçon est nommé directeur artistique.