CinémaL’enquête

Littérature suisse Des belles histoires à adapter !

Elisa Shua Dusapin, Camille Rebetez et Roland Buti ont vu leur ouvrage devenir un long-métrage, une pièce de théâtre ou une série TV. Nicolas Feuz, lui, rêve de pousser les portes de Netflix. Mais comment adapte-t-on un roman ou une bande dessinée ? Comment les auteurs vivent-ils cette drôle d’expérience ? OFF Magazine a mené l’enquête.

En pleine tournée de promotion pour son nouveau roman, Le vieil incendie, Elisa Shua Dusapin se dit « curieuse » de découvrir le film de Koya Kamura adapté de son livre Hiver à Sokcho. Photo : Roman Lusser/éditions Zoé

Quel est le point commun entre Mort à Venise d’Agatha Christie, La Couleur des Sentiments de Kathryn Stockett et Da Vinci Code de Dan Brown ? Ils font partie de ces romans qui ont joui d’une seconde vie sur grand écran. Depuis que le cinéma existe, la littérature a souvent servi de source d’inspiration pour les scénaristes. Des classiques – comme Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas ou Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll – aux titres plus contemporains – tels que Le Journal de Bridget Jones de Helen Fielding – le septième art doit beaucoup à la plume vivace des écrivains. Harry Potter, Katniss Everdeen ou John Caffey n’auraient sûrement pas connu le même triomphe en salles si leur alter ego de papier n’avait jamais existé. Et, à voir le succès ininterrompu des franchises Marvel (Iron Man, Spider-man, Hulk et Cie), on se prend à penser que l’originalité pure, dans la conception d’un scénario, tend à se faire de plus en plus rare : il est plus simple de se baser sur une histoire déjà écrite, et de l’adapter selon des codes prédéfinis, pour créer un long-métrage ou une série TV.

La Suisse est longtemps restée en marge de cette tendance. La majorité des dernières séries diffusées et coproduites par la SSR, comme Wilder, Quartier des banques ou La vie devant, sont le plus souvent des œuvres inédites, stimulées par une politique proactive de la chaîne suisse en la matière, afin d’« augmenter le volume de productions dans le pays », mais aussi de permettre à la profession de « développer son savoir-faire dans ce domaine ». Mais cela pourrait changer avec la nouvelle loi sur le cinéma, acceptée par le peuple le 15 mai 2022 à 58,4 %, qui entrera en vigueur le 1er janvier. Elle oblige en effet les services de streaming (Netflix, Disney+), ainsi que les chaînes étrangères (M6, TF1) à investir 4 % de leur chiffre d’affaires dans la création cinématographique suisse. Et, qui dit plus de moyens financiers, sous-entend plus de projets potentiels à développer. Si Pierre Monnard vient de débuter le tournage de la première série TV coproduite par Netflix et la RTS, Winter Palace, contant le début de l’hôtellerie de luxe dans les Alpes, sur un scénario « original » de la Britannique Lindsay Shapero, d’autres idées commencent à frétiller dans les boîtes de production romandes. Or, la littérature suisse, en excellente santé, devient logiquement un terreau fertile pour y dénicher une perle rare, une histoire forte, à adapter. Sur grand ou petit écran.

« Sur ce genre de mini-série, il faut compter environ 1,2 million de francs par épisode. »

Isabelle Caillat et Frank Semelet interprètent la pièce Hiver à Sokcho, adaptée du roman d’Elisa Shua Dusapin, avec des dessins de Pitch Comment. Photo : Yann Becker

« Est-ce la conséquence de la loi Netflix ? Ou est-ce que nous publions de meilleures choses ? Au cours des douze derniers mois, nous venons de signer deux pré-contrats de cession de droits », révèle Ivan Slatkine, directeur des Éditions Slatkine. « Le premier est un polar d’une jeune auteure, Noémie Charmoy, Le dernier souffle du Laret, qui se déroule dans la Broye vaudoise, le deuxième concerne une nouvelle de Fanny Desarzens, Le veilleur, parue dans un recueil réalisé en collaboration avec la revue Choisir. » Ces deux projets aboutiront-ils à du concret ? Rien n’est moins sûr. « Pour une maison suisse, il est très compliqué d’avoir accès à ce marché-là, si vous n’êtes pas représenté par un agent à Paris », ajoute-t-il. « C’est une question de visibilité et de distribution. » Cependant, il compte beaucoup sur un prochain livre, dont la parution est prévue pour le printemps 2024 – « une opération terroriste, inspirée d’éléments réels, qui se passe pendant la Guerre froide » – pour titiller l’imaginaire de quelques producteurs.

Pour une maison d’édition, un projet d’adaptation reste un processus long et, souvent, frustrant. Car signer un pré-contrat de cession de droits – dont le pourcentage est calculé sur le budget global du film – ne garantit pas la réussite du projet. « Les droits sont réservés pendant un an minimum, renouvelable en cas de demande, pour permettre à la production de réunir le financement », explique Yannick Stiassny, en charge des droits aux Éditions Zoé. « Ensuite, si cela se concrétise, nous préparons un contrat de cession de droits audiovisuels qui prend en compte tous les revenus que pourrait générer l’adaptation: la sortie en salle, le streaming, les passages à la télévision, etc. » Des sommes, alléchantes selon le succès du projet, qui seront partagées chrétiennement entre l’éditeur et l’auteur. « Pour une maison d’édition, les droits dérivés (ndlr. Livre de Poche, traductions, audiovisuel) peuvent représenter 30 % de ses revenus », souligne encore Ivan Slatkine. Et pour un écrivain, cette manne, inattendue, peut aussi s’avérer lucrative.

Nicolas Feuz : Jemsen sur Netflix ?

Tandis que son confrère, Marc Voltenauer, doit prendre son mal en patience avec le projet de long-métrage autour de son premier polar, Le Dragon du Muveran, Nicolas Feuz espère, lui, que le premier volet des aventures du procureur Norbert Jemsen, Le Miroir des âmes, aura bientôt sa série TV. « Historiquement, l’idée est partie d’une demande de la ville de La Chaux-de-Fonds, candidate à la désignation de capitale culturelle suisse en 2026 : elle a émis le souhait d’adapter l’un de mes romans, dont l’action se passe dans la région, et de faire coïncider sa sortie avec cet événement. » Mais l’écrivain neuchâtelois a une idée bien précise de ce qu’il veut – et, donc, de ce qu’il ne veut pas : il rêve d’une adaptation « digne de ce qui se fait au Danemark et en Suède ». Sa valeur étalon ? Millenium (2010) ou Octobre (2021). À ses yeux, seul un contrat avec Netflix lui permettrait d’atteindre ce niveau-là. Directrice de La Souris Verte, Zelda Chauvet lui trouve alors un scénariste suédois, Stephen Uhlander, auteur de Furia et de La Disparue de Lørenskog pour le géant du streaming. « L’été dernier, il a passé sept semaines entre La Chaux-de-Fonds et Neuchâtel », raconte Nicolas Feuz. « Je l’ai rencontré à trois reprises, il m’a posé beaucoup de questions sur le fonctionnement des autorités judiciaires et policières en Suisse. » Il le renseigne également sur le monde politique, lui présente un inspecteur, spécialisé dans le domaine qui l’intéressait… « Il était guidé par un coscénariste genevois, chargé de lui ouvrir certaines portes en fonction des éléments dont il avait besoin pour écrire son histoire. »

En bande dessinée ou à la télévision, Les Indociles suit le destin de trois personnages, Lulu, Joe et Chiara, pendant trente ans. Photo : Rts/Jay Louvion, Box Productions, Magali Girardin, Sébastien Agnetti/Ville De Lausanne
Dans Le Milieu de l’horizon, en pleine période de sécheresse, Laetita Casta joue le rôle d’une femme libre qui décide de quitter la ferme pour vivre un amour homosexuel.

En revanche, l’auteur a refusé de participer à l’élaboration du scénario, admettant que la série TV ne reflètera plus que 60 % seulement du contenu du livre au terme du processus de création. « Je n’ai ni le temps, ni les compétences, pour ça. J’ai juste mis deux conditions : qu’il ne change ni le titre du roman, ni le nom des personnages principaux. » La suite ? Le dossier est désormais entre les mains de Netflix qui doit trancher sur le financement, ou pas, de ce projet. « Nous nous dirigeons de toute façon vers une coproduction avec la RTS et une chaîne française (ndlr. France TV ?). Sur ce genre de mini-série, il faut compter environ 1,2 million de francs par épisode. Pour quatre épisodes, on prévoit donc un budget d’environ 4,8 millions, auquel on doit ajouter les 200 000 francs de préproduction. » En pleine promotion de son nouveau polar, Le Philatéliste, Nicolas Feuz est conscient qu’il n’est qu’aux prémices du projet avant de voir le procureur Jemsen prendre vie à l’écran.

Roland Buti, auteur du livre Le Milieu de l’horizon, paru aux Éditions Zoé. Photo : Rts/Jay Louvion, Box Productions, Magali Girardin, Sébastien Agnetti/Ville De Lausanne
Nicolas Feuz vient de sortir son dix-septième polar, Le Philatéliste, aux éditions Rosie
& Wolfe. Photo : Rts/Jay Louvion, Box Productions, Magali Girardin, Sébastien Agnetti/Ville De Lausanne

« On accepte que le film ait son existence propre, qu’il devienne une autre œuvre, avec une autre grammaire. »

Roland Buti : déjeuner avec Laetitia

Viendra-t-il ajouter son nom à la (courte) liste des auteurs romands à avoir été « adaptés » ? À la suite d’Albert Cohen, Jacques Chessex ou Charles-Ferdinand Ramuz ? Professeur dans un gymnase vaudois, Roland Buti, lui, n’aurait jamais imaginé entrer dans ce club fermé. Cependant, en 2019, son livre, Le Milieu de l’horizon, a été adapté au cinéma, avec Laetitia Casta dans le rôle principal. « J’ai une écriture très visuelle, je travaille avec des scènes précises en tête, et franchement, je pensais que mon roman était inadaptable… » Tandis qu’il refuse lui aussi de participer à la création du scénario, il laisse carte blanche à Delphine Lehericey, la réalisatrice, et à sa scénariste, Joanne Giger, pour l’adaptation. Inspirée de souvenirs d’enfance, cette histoire familiale finit par se concentrer sur le personnage féminin. « La première fois que j’ai vu le film, j’ai été horrifié. Il y avait bien trop de changements par rapport à la version originale. Et puis, on finit par accepter que le film ait son existence propre, qu’il devienne une autre œuvre, avec une autre grammaire. »

Pour Roland Buti, cette aventure est surtout une occasion de découvrir l’univers du cinéma, avec ses contraintes, ses stars et sa magie. Le Vaudois passe trois jours sur le tournage en Macédoine, déjeune avec Laetitia Casta, « toute heureuse de rencontrer l’auteur », et est invité au festival de San Sebastián avec l’équipe du film. « Cela n’arrive qu’une fois dans sa vie de fouler un tapis rouge », s’amuse-t-il. Sorti en 2013, le roman, lui, profite de la sortie du long-métrage, six ans plus tard, pour pousser la porte des écoles en Suisse romande. « Chaque année, un millier d’exemplaires est vendu à destination des élèves », explique-t-il. « La production a en effet élaboré du matériel pédagogique qui permet aux professeurs de travailler sur le sujet de l’adaptation d’un livre en film. » Pourquoi ce roman, en particulier ? « Je ne l’ai pas fait exprès, mais, en écrivant mon histoire, je réponds aux préoccupations actuelles : le réchauffement climatique, le rapport aux animaux, avec l’élevage intensif, la question de l’homosexualité et le passage à l’âge adulte. Si j’avais voulu cocher toutes les cases, je n’aurais pas fait mieux. » Ce sont d’ailleurs souvent les livres traitant de thèmes universels qui finissent par séduire le cinéma ou la télévision.

Camille Rebetez, auteur de la bande dessinée Les Indociles avec Pitch Comment et responsable de la médiation culturelle au Théâtre du Jura. Photo : Rts/Jay Louvion, Box Productions, Magali Girardin, Sébastien Agnetti/Ville De Lausanne

Camille Rebetez : lutte pour le Jura !

Les Indociles – une bande dessinée sortie en cinq tomes entre 2012 et 2016 – fait clairement partie de cette catégorie-là. Sur une base historique, avec la libération du Jura en toile de fond, elle parle « d’anarchisme, d’émancipation, des carcans religieux et du développement d’une contre-culture », en suivant le destin de trois personnages, Lulu, Joe et Chiara, pendant trente ans. « J’ai tout de suite imaginé un potentiel cinématographique dans cette histoire », admet Camille Rebetez, auteur de la BD avec Pitch Comment. En 2018, alors qu’il descend les poubelles (sic), il reçoit un appel de Box Productions qui recherche justement des auteurs suisses à adapter. « Ils sont tombés sur notre BD dans une librairie, à la rue du Petit-Chêne, à Lausanne… » Le hasard fait bien les choses : le Jurassien, homme de théâtre, a toujours rêvé d’écrire une série TV. Il se porte naturellement volontaire pour prêter sa plume et son sens de la réplique au projet. « Avec Delphine Lehericey, nous avons eu tout de suite une intuition commune et une paternité artistique assez fortes », dit-il. « Elle a très vite proposé l’idée de raconter l’histoire de la toxicomanie en Suisse, en plus du scénario original. Ce que j’ai accepté… »

La relation avec les autres scénaristes est moins fluide. « Je me suis beaucoup battu pendant toute la phase d’écriture, j’ai lu un nombre incalculable de fois des épisodes en étant atterré, j’étais un peu l’emmerdeur qui passait derrière pour corriger, pour faire ses remarques. » Camille Rebetez n’a rien lâché afin que l’esprit indocile de ce trio de Jurassiens qui rêve de changer le monde persiste sur les cinq épisodes. Aujourd’hui, tandis que la RTS vient de diffuser la série, il se sent apaisé : il est heureux du résultat. « Trois choses m’ont maintenu en selle tout au long du projet : j’avais envie de porter cette histoire jusqu’au bout ; je tenais à prouver qu’un projet culturel puisse rapporter de l’argent à un canton et à une région, à savoir les Franches-Montagnes ; et je voulais que cette série permette au terreau théâtral d’ici d’exister. C’est une grande satisfaction de voir que le premier rôle a été confié à Marinel Mittempergher (ndlr. Lulu dans la série), un comédien qui a beaucoup fréquenté les scènes jurassiennes. »

Elisa Shua Dusapin : un doublé réussi ?

Le Jura est d’ailleurs à l’honneur, puisqu’Elisa Shua Dusapin – en pleine tournée de promotion pour son dernier roman, Le vieil incendie – a fait coup double avec Hiver à Sokcho. Paru en 2016, ce livre avait déjà été récompensé, dans sa version anglaise, par le National Book Award en 2021, ce qui lui vaut d’être régulièrement réimprimé aujourd’hui. Il a surtout eu le privilège de connaître une double adaptation ; au théâtre d’abord, grâce à Frank Semelet et Isabelle Caillat, puis au cinéma, avec le long-métrage de Koya Kamura, tourné cette année en Corée avec Roschdy Zem et Bella Kim, dont la sortie est prévue pour le printemps 2024. Deux expériences différentes pour l’auteure !

« Ce livre, je dois en reparler souvent, comme une actualité nouvelle, alors que je l’ai écrit entre 17 et 21 ans. Cela fait 10 ans maintenant, je me sens loin de celle que j’étais à ce moment-là… » Si elle a logiquement refusé, dans les deux cas, de participer à l’adaptation et, surtout, d’interpréter elle-même le rôle de son héroïne, Son-Ha, Elisa Shua Dusapin a porté une attention particulière au projet cinématographique. « Il y a un autre enjeu qu’au théâtre », explique-t-elle. « Sur scène, cela ne pose aucun problème qu’Isabelle Caillat soit blonde et qu’elle ait 40 ans. Mais, au cinéma, l’image a tendance à effacer l’imaginaire intérieur. Je voulais m’assurer que le fond soit aussi proche de ce que je voulais exprimer. »

Refroidie par des premières propositions, qui ne voyaient dans son livre « qu’une histoire d’amour entre deux étrangers au bout du monde, soit aux antipodes de ce que je voulais dire », l’auteure franco-coréenne a été rassurée par la lecture du texte qu’en ont fait Koya Kamura, le réalisateur, et Stéphane Ly-Cuong, le scénariste. « Ils m’ont dit des choses qui m’ont tellement touchée que je leur ai donné carte blanche. » Désormais, Elisa Shua Dusapin se dit à la fois « curieuse et impatiente » de découvrir le projet terminé. Au vu du succès du roman, il y a beaucoup d’attentes du milieu autour de ce film, dont le scénario a déjà glâné quelques prix. On parle même d’une sélection possible pour le Festival de Cannes… La littérature suisse sur la Croisette ? Oui, c’est tout à fait possible !

Bibliographie

2018 Le Miroir des âmes, de Nicolas Feuz, Éditions Slatkine.
de 2012 à 2016 Les Indociles, de Camille Rebetez et Pitch Comment, Les Enfants Rouges Éditions. Cinq tomes.
2016 Hiver à Sokcho, d’Elisa Shua Dusapin. Éditions Zoé.
2013 Le Milieu de l’horizon, de Roland Buti. Éditions Zoé.
2018 Le Miroir des âmes, de Nicolas Feuz, Éditions Slatkine.
de 2012 à 2016 Les Indociles, de Camille Rebetez et Pitch Comment, Les Enfants Rouges Éditions. Cinq tomes.
2016 Hiver à Sokcho, d’Elisa Shua Dusapin. Éditions Zoé.
2013 Le Milieu de l’horizon, de Roland Buti. Éditions Zoé.