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John Woolloff « Le solo de l’Aziza a changé ma vie »

Installé en Suisse depuis 1969, le guitariste anglais a travaillé avec Patrick Bruel, Bernard Lavilliers, Catherine Lara et Gölä. Mais c’est sa rencontre avec Daniel Balavoine qui l’a le plus marqué au cours de sa carrière.

John Woolloff pour Off Magazine
John Woolloff a attendu d’avoir 72 ans pour sortir son premier album solo et faire ses premiers concerts en « vedette ». Photo : Jacques Apotheloz

Écosse, 13 juillet 1985. Daniel Balavoine vient de filer à Londres pour assister au Live Aid, ce concert gigantesque organisé par Bob Geldof et Midge Ure, simultanément à Wembley et à Philadelphie, dans le but de récolter des fonds pour combattre la famine en Éthiopie. Au Highland Studio, à Iverness, John Woolloff tente de passer le temps avec ses comparses, Matt Clifford, Joe Hammer et Andy Scott. Ils boivent du whisky, bavardent de tout et de rien, regardent le show à la télévision… Engagés pour enregistrer l’album Sauver l’amour, le huitième du chanteur français, cette journée reste une parenthèse dans ce mois de création. « À un moment, je tombe sur le passage de Status Quo sur scène et j’ai eu envie d’essayer un solo de guitare. Je le fais d’un trait, comme ça, l’ingénieur l’enregistre… Il y a juste une petite faute à la fin, mais ça, il n’y a que moi qui le sais  ! »

La suite  ? Elle fait partie de l’histoire de la musique. Le lendemain, Daniel Balavoine retrouve ses potes en studio. Ils doivent enregistrer un nouveau titre : L’Aziza. Le chanteur tient à avoir un solo de guitare au milieu du titre. « Nous faisons quatre ou cinq prises, mais ça ne lui plaît pas », se rappelle John Woolloff. « Et là, Andy propose d’écouter ce que j’avais improvisé la veille. J’essaie d’argumenter, je leur dis que c’est de la merde… » Pourtant, à sa grande surprise, Balavoine valide le riff. « Il l’aurait voulu deux fois plus long, mais, à part ça, il n’y avait rien à changer… Ce solo a complètement changé ma vie  ! »

Plus de 35 millions d’albums vendus !

Installé à la table de ce bistrot, en plein cœur du quartier des Eaux-Vives, à Genève, John Woolloff raconte cette anecdote en toute humilité. Avec cet accent, immuable, qui rappelle ses origines anglaises. Son nom n’est peut-être pas aussi célèbre que ceux de Brian May, Mark Knopfler ou Slash, mais il reste l’un des plus grands guitaristes de studio des quarante dernières années. Comment penser que, derrière cette longue silhouette, ces cheveux blancs et ces lunettes à monture noir, il y a 250 albums enregistrés et plus de… 35 millions d’exemplaires vendus dans le monde ? « Parfois, j’ai l’impression de ne rien avoir fait dans ma vie. Ce qui rend fous mes amis… J’ai quand même réalisé quatre fois le tour du monde en consacrant ma vie à la musique. » John Woolloff ponctue sa phrase d’un sourire. Lorsqu’on parcourt sa carrière, on se rend compte pourtant que l’homme incarne une période, les années 80-90, où la musique n’était pas encore immatérielle. « On attendait le dernier Pink Floyd avec impatience et on prenait le temps de l’écouter jusqu’au bout, parce qu’il t’avait coûté 30 balles. Notre rapport à la musique était différent : on se levait de son fauteuil pour aller mettre le disque, on le nettoyait, on regardait les photos sur la pochette… » Une époque révolue  ! Avec les réseaux sociaux et les plateformes de streaming, « on n’a plus de patience, on zappe et, à la fin, on n’achète plus que de l’air ». « Si tu perds ton téléphone, tu n’as plus rien », conclut-il avec réalisme.

Pendant ces années-là, le guitariste a surtout pu côtoyer quelques-uns des tauliers de la chanson française : Jacques Dutronc, Catherine Lara, Sylvie Vartan, Bernard Lavilliers, Johnny Hallyday, Patrick Bruel… La liste est impressionnante et mesure le talent du monsieur. Il s’est révélé fidèle. En amitié comme en affaires. Et s’est toujours évertué à faire du « Woolloff », en studio comme sur scène, parce que c’est ce que les artistes recherchaient chez lui : un son rock aux tonalités britanniques ! Pourtant, s’il devait conserver un nom, un seul, dans son cœur, c’est celui de Balavoine qu’il choisirait, et pas seulement à cause de ce fameux solo sur L’Aziza. « Je n’ai travaillé que deux ans avec lui, mais j’ai tout de suite apprécié l’homme, sa grande gueule, sa générosité, sa simplicité… Quand j’allais à Paris, il m’invitait à la maison. Un fait rare ! En règle générale, tu ne dors jamais chez les artistes, tu vas à l’hôtel. » Il se souvient des petits-déjeuners partagés, avec ces eggs and bacon dont le chanteur raffolait, de sa passion pour les Rolex et de ce projet, personnel, qui lui tenait tant à cœur.

John Woolloff

1951 Naissance le 3 mars à Londres.
1964 Il a 13 ans et donne ses premiers concerts dans les pubs londoniens avec son frère.
1969 Arrivée en Suisse. Joue dans le groupe suisse Spot pendant quatre ans.
1985 Enregistrement de l’album Sauver l’amour avec Daniel Balavoine.
1989 Sortie de l’album Casser la voix de Patrick Bruel. Une tournée de 200 dates suivra.
2005 Première rencontre avec Gölä pour son album Gimme a Band.
2015 Prend le duo The Woodgies sous son aile et participe à l’enregistrement de leur premier disque.
2022 Sortie de son premier album solo, Life.
1951 Naissance le 3 mars à Londres.
1964 Il a 13 ans et donne ses premiers concerts dans les pubs londoniens avec son frère.
1969 Arrivée en Suisse. Joue dans le groupe suisse Spot pendant quatre ans.
1985 Enregistrement de l’album Sauver l’amour avec Daniel Balavoine.
1989 Sortie de l’album Casser la voix de Patrick Bruel. Une tournée de 200 dates suivra.
2005 Première rencontre avec Gölä pour son album Gimme a Band.
2015 Prend le duo The Woodgies sous son aile et participe à l’enregistrement de leur premier disque.
2022 Sortie de son premier album solo, Life.

Le « rêve » de Daniel Balavoine

« Son rêve était de créer un groupe anglais », confie John Woolloff. « C’était d’ailleurs ce qu’il avait prévu de faire après l’enregistrement de l’album. Une fois le disque sorti, il voulait partir une année en Grande-Bretagne, avec nous, pour travailler sur ce projet. » Le destin en a décidé autrement. Le 14 janvier 1986, Daniel Balavoine décédait dans un accident d’hélicoptère au Mali, à l’âge de 33 ans, en marge du rallye Paris-Dakar. Pour John Woolloff, le monde s’est écroulé ce jour-là. « Ce fut un gros choc. J’ai voulu tout arrêter, je suis d’ailleurs parti en Angleterre pendant plusieurs semaines. » Avec la disparition du chanteur français, il faisait lui aussi une croix sur l’une de ses ambitions. « Avec Daniel, c’était exactement là où je voulais aller : faire partie d’un groupe, développer ce projet ensemble, avec Matt, Joe et Andy… » Le rêve a fait place au vide. Abyssal. C’est finalement Catherine Lara qui parviendra à le convaincre de reprendre sa guitare et de partir en tournée avec elle !

Aurait-il vraiment laissé tomber la musique pour de bon  ? Lui qui avait reçu sa première guitare en cadeau à l’âge de 9 ans  ? Qui sait  ! Ce qui aurait pu rester une lubie de petit garçon s’est transformée en passion d’une vie. « Le déclic s’est produit lorsque j’ai découvert Hank Marvin, le guitariste des Shadows », se souvient-il. « Il portait des lunettes comme moi, et il y avait ce look, ce son… » Autodidacte jusqu’au bout des doigts, John Woolloff apprend tous les morceaux du groupe anglais – dont le célébrissime Apache – à l’oreille. Il prend des cours auprès d’un certain Eric Whitings, un professeur, accordéoniste à ses heures, atteint de polio. Mais, après trois leçons, mesurant son don pour la gratte, l’homme renvoie le garçon chez lui : « Tu n’as pas besoin de moi », se justifie-t-il. Il finira par rencontrer ses idoles sur un plateau de la BBC et par jouer sur la Stratocaster de Hank Marvin lors des répétitions. « Elle m’arrivait aux genoux  ! »

« Parfois, j’ai l’impression de ne rien avoir fait dans ma vie. Ce qui rend fous mes amis… »

De Patrick Bruel à Gölä

Sans avoir appris le solfège, « la théorie » comme il dit, John Wolloff a donc bâti sa carrière d’artiste au gré des rencontres – Sebastian Santa Maria, Alain Morisod, etc. – et des hasards de la vie. Faisant confiance à son sens inné de l’improvisation et à ce talent pour « trouver des trucs tout de suite ». « Je n’ai pas peur. J’ai des idées, j’essaie de les réaliser, je me plante, parfois, et puis, je recommence. Mais, quand je joue, on doit tout enregistrer, car, je n’arrive pas toujours à répéter ce que je viens de faire. » L’Anglais a ainsi vécu l’éclosion de Patrick Bruel de l’intérieur, avec son album Alors regarde, en 1989. « Sa vie a complètement changé. Il ne pouvait plus sortir de l’hôtel pour aller manger, il y avait des centaines de filles qui l’attendaient sur le trottoir. » Avec les autres musiciens, il avait d’abord signé pour une tournée de 15 concerts. Il y en aura plus de 200 à l’arrivée… Aujourd’hui, John Woolloff voyage moins. Il en a moins envie. L’âge, sans doute. Il y a aussi moins de travail. Il continue cependant de collaborer avec Gölä. Inconnu de ce côté-ci de la Sarine, le rocker est une star en Suisse alémanique. N’a-t-il pas réussi l’exploit, lui, le Lucernois, de remplir deux fois le stade du Letzigrund, soit un total de 100 000 spectateurs ? Avec lui, comme avec Daniel Balavoine, le courant est passé tout de suite. Et cela fait près de 20 ans que ça dure ! « J’ai enregistré onze albums avec lui », précise-t-il. « Il va organiser son propre festival, en juin prochain à Buochs, pour célébrer ses 25 ans de carrière. » En délicatesse avec son ouïe (il a perdu 60 % de son audition), John lui demande parfois s’il ne veut pas le remplacer, par un musicien plus jeune. La réponse est toujours la même : c’est non ! D’ailleurs, même s’il lui arrive de penser à la… retraite, il n’imagine pas un seul instant son quotidien sans sa routine de guitariste. Ces gammes qu’il répète inlassablement pour garder la main leste. La preuve ? Il vient de sortir son premier album solo, à 72 ans, Life, qui raconte sa vie, sa famille, ses souvenirs. Il a même donné ses premiers concerts comme « vedette». Un exercice qu’il n’a pourtant pas apprécié plus que ça. « Je n’aime pas être sur le devant de la scène. Je suis un sideman, je l’ai été tout au long de ma carrière. Et c’est comme ça que je m’exprime le mieux  ! »

John Woolloff pour Off Magazine
John Woolloff a sorti son premier album solo, Life, en 2022. Un disque qu’il a présenté au BAG à Genève. Pas facile d’être sur le devant de la scène pour ce musicien habitué à être plutôt derrière la star. Photo : Jacques Apotheloz