ScèneInterview

Marina Viotti « Le côté défouloir du metal me fait du bien »

La mezzo-soprano Lausannoise a reçu un Grammy Award pour sa performance avec Gojira lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris. Un prix prestigieux qui couronne une carrière où l’opéra et le metal ont toujours fait bon ménage. Confidences d’une artiste hétéroclite qui croit aux mariages des genres.

Par Jean-Daniel Sallin

Crédit : Aurelie Raidron

C’était l’un des tableaux les plus marquants de cette cérémonie d’ouverture ! Au-delà des accusations de satanisme qui ont suivi la performance impressionnante de Gojira et Marina Viotti à la Conciergerie, là où la reine Marie-Antoinette a été emprisonnée, jugée et condamnée à mort, il fallait y voir plutôt une allégorie de la Révolution française et une célébration de l’histoire. De l’autre côté de l’Atlantique, en tout cas, on a visiblement apprécié le spectacle à sa juste valeur, puisqu’un Grammy Award est venu récompenser cette prestation XXL, faisant, au passage, de la mezzo-soprano lausannoise la première femme à recevoir un tel honneur dans cette catégorie.

Aujourd’hui, la vie a repris son cours « normal ». Après avoir interprété Charlotte dans Werther de Jules Massenet, au Théâtre des Champs-Élysées, qu’elle considère un peu comme « sa maison », Marina Viotti chantera Les contes d’Hoffman à l’Opernhaus de Zurich, avant des premières très attendues à Pesaro et Salzbourg, puis un concert 100 % Bizet au Gstaad Menuhin Festival en août. Mais, le metal n’est jamais loin… Alors qu’elle s’apprête, dès la rentrée 2025-2026, à enseigner le chant lyrique à la Haute École de musique (HEMU), à Lausanne, la Vaudoise, désormais installée dans le Lavaux, compte bien profiter de son Grammy pour concrétiser ses projets qui réuniront ses deux amours.

QUE REPRÉSENTE CE GRAMMY AWARD POUR VOUS ?

Je n’ai jamais imaginé dans ma vie que je recevrais un tel prix. Pour moi, il fallait s’appeler Taylor Swift ou Beyoncé pour en gagner un. Je n’ai donc pas réalisé tout de suite l’impact et la portée de cette récompense – certainement la plus grande reconnaissance dans notre business. À mes yeux, c’est une porte d’entrée vers les États-Unis, cela me permettra de développer tout cet aspect « crossover » que je cultive… Mais, ce qui me rend très fière, c’est d’avoir gagné ce Grammy Award avec le titre des Jeux olympiques, Mea Culpa, qui représente tout ce que j’aime : l’hybridation des genres, l’opéra et le metal, deux mondes qui me sont chers. C’est un beau message pour les générations à venir. Nous sommes dans une société qui divise et qui met tout le monde dans des boîtes. Avec cette chanson, nous avons prouvé qu’il était aussi possible de mélanger et de réunir. Ce sont des choses auxquelles je crois et qui me ressemblent…

EST-CE IMPORTANT DE RECEVOIR UN PRIX DANS LA MUSIQUE CLASSIQUE ?

Non. On fait ses preuves autrement dans ce milieu – dans ce qu’on propose artistiquement, dans la performance. Un chanteur, je ne l’apprécie pas parce qu’il a remporté un prix, mais parce qu’il m’a émue, touchée ou fait rire sur un rôle particulier. Mais, il ne faut pas se voiler la face : on vit dans un monde de réseaux sociaux… Cela commence aussi à avoir un impact, à compter dans une carrière. Il y a tellement de grands artistes que l’image joue un grand rôle.

REVENONS EN ARRIÈRE. COMMENT MARINA VIOTTI S’EST-ELLE RETROUVÉE DANS CETTE CÉRÉMONIE D’OUVERTURE ?

Je ne sais pas vraiment. J’avais rencontré Thomas Jolly (ndlr. directeur artistique des cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux olympiques de Paris) lors d’une production précédente. Il avait vu une interview où je parlais de mes passions pour l’opéra et le metal. À force de revendiquer mon appartenance à plusieurs mondes et de dire que cela m’enrichissait beaucoup, mon nom revient régulièrement sur la table, quand on évoque le metal et l’opéra… C’est ce mélange-là qui a fait qu’il m’ait choisi pour ce tableau.

COMMENT AVEZ-VOUS TRAVAILLÉ AVEC GOJIRA ? VOUS CONNAISSIEZ ÉVIDEMMENT LE GROUPE…

Je les connais depuis que j’ai l’âge de 16 ans. Gojira, c’est une légende du metal français ! Je ne les avais jamais rencontrés, j’appartenais à d’autres cercles, mais j’ai beaucoup de respect pour eux, parce que c’est le seul groupe qui n’a jamais changé de line up depuis la création du groupe. Quand on m’a annoncé que je collaborerais avec eux, j’étais comme une gamine : c’était Noël ! Nous nous sommes parlé pour la première fois par Facetime, j’allais jouer ma première de Carmen à Zurich, j’étais donc habillée et maquillée pour ce rôle. Ils ne s’attendaient certainement pas à ça ! Avaient-ils des a priori avec cette idée de travailler avec une chanteuse lyrique ? Peut-être. Mais, lorsqu’ils ont su que j’étais une « metaleuse », comme eux, et que je n’étais pas une diva compliquée, cela les a rassurés. Ensuite, comme ils étaient à New York, nous avons travaillé à distance, avec plusieurs allers-retours. Ils proposaient des sons, je posais ma voix dessus, ils sélectionnaient, puis réarrangeaient… Je me suis beaucoup inspirée de Carmen pour la chanson, toutes les paroles sont d’ailleurs tirées de cet opéra.

EST-CE QUE, SUR LE MOMENT, VOUS VOUS RENDEZ COMPTE DE CE QUI SE PASSE ?

Pas du tout. Je n’ai pas réalisé tout de suite. J’étais concentrée sur ce que je faisais, comme je le ferais sur une scène d’opéra. En plus, il n’y a pas eu une seule répétition, puisqu’on était en plein air. J’ai donc tout découvert sur le moment : les flammes, les confettis, les canons… J’étais sur ce bateau, j’avais mes oreillettes pour essayer d’entendre la musique et je me demandais ce qui se passait derrière moi. En fait, j’ai vraiment pu voir le tableau dans son ensemble en rediffusion et là, c’était la claque ! Une fois revenus dans les loges, avec Gojira, nous étions encore sous le choc de ce qui venait de se passer et, là, nous voyons nos téléphones qui explosent. Je crois que je n’ai jamais, dans ma vie, reçu autant de messages que ce jour-là.

« Je n’ai jamais imaginé dans ma vie que je recevrais un Grammy Award. Pour moi, il fallait s’appeler Taylor Swift ou Beyoncé pour en gagner un ! »

Marina Viotti

1986 Naissance le 30 avril à Lausanne.
2000 Obtient son diplôme de flûte traversière.
2011 Commence une carrière de présentatrice TV avec Le Journal du Hard sur Canal Plus.
2023 Remporte la Victoire de la musique classique dans la catégorie « Artiste lyrique de l’année ».
2024 Interprète le titre Mea Culpa (Ah ! Ça ira !) avec le groupe Gojira lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris.
2025 Reçoit le Grammy Award de la « Meilleure performance metal » avec Gojira et Victor Le Masne à Los Angeles.
1986 Naissance le 30 avril à Lausanne.
2000 Obtient son diplôme de flûte traversière.
2011 Commence une carrière de présentatrice TV avec Le Journal du Hard sur Canal Plus.
2023 Remporte la Victoire de la musique classique dans la catégorie « Artiste lyrique de l’année ».
2024 Interprète le titre Mea Culpa (Ah ! Ça ira !) avec le groupe Gojira lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris.
2025 Reçoit le Grammy Award de la « Meilleure performance metal » avec Gojira et Victor Le Masne à Los Angeles.

CHANTER LA RÉVOLUTION FRANÇAISE À LA CONCIERGERIE EN OUVERTURE DES JEUX OLYMPIQUES… LE SYMBOLE VOUS PLAÎT ?

Complètement. Je suis à moitié française… Ce tableau a beaucoup fait parler, mais il a surtout provoqué des retours positifs. C’est le tableau le plus regardé des Jeux olympiques ! La Révolution française a apporté énormément de choses dans le monde. Carmen, la liberté, l’amour grâce à l’égalité, sont des thématiques auxquelles je crois. Quant aux Jeux olympiques, c’est un événement que je regarde toujours, moi qui suis très sportive : les valeurs qu’ils revendiquent sont celles que je défends au quotidien. Tout ça fait que je suis fière d’y avoir participé, sur un tableau qui mêle histoire, littérature, opéra et metal. Je ne pouvais pas être au meilleur endroit au meilleur moment.

POUVEZ-VOUS DÉJÀ MESURER L’IMPACT DE CE GRAMMY SUR VOTRE CARRIÈRE ?

Il y a eu beaucoup de médiatisation et d’interviews autour de ça. Mais, au-delà de ça, cette récompense a permis de braquer la lumière sur deux genres de niche et de faire tomber certains préjugés négatifs sur ces deux mondes. Cela me donne plus d’impact en tant qu’ambassadrice, plus de visibilité… J’ai reçu beaucoup de demandes depuis. Je travaille notamment sur un projet qui mêle classique et metal. J’espère le mener à bien. Mais, avec toutes les répercussions autour du Grammy, ce projet va prendre une autre dimension. J’ai toujours attendu le moment où je pourrais revenir dans ce monde-là par le biais de l’opéra. C’est le bon timing aujourd’hui !

QU’EST-CE QUI VOUS PLAÎT TANT DANS LE METAL ?

Tout ce qui n’existe pas dans le classique ! La communication directe avec le public, cette énergie totalement extériorisée qui correspond à cette partie de ma personnalité qui a le besoin de se défouler, par le sport, par l’effort… Ce côté défouloir, dans le metal, me fait du bien : le fait d’avoir une liberté totale sur scène, de pouvoir haranguer la foule, avoir une réponse immédiate du public, écrire ses propres textes, les entendre chanter par des gens… C’est quelque chose de différent. Cela crée une espèce de communion. Ce côté rock me manque depuis quelques années. Je le retrouve parfois dans des récitals où je peux être un peu plus libre. C’est un groove que j’aime, voilà !

VOUS AVIEZ CHANTÉ DANS UN GROUPE DE METAL ?

Oui. Un groupe de Belfort qui s’appelait Soulmaker. Nous avions sorti un album, un EP, fait beaucoup de concerts… Cela a constitué une partie de ma vie pendant 10 ans. J’avais créé une association 100 % féminine à Lyon, la seule, je crois, qui organisait des concerts. J’étais très impliquée – comme dans tout ce que je fais. (rires) J’ai quitté le groupe à l’âge de 24-25 ans pour me lancer dans l’opéra.

ET SOULMAKER A DISPARU ?

Oui, malheureusement. Ils n’ont pas trouvé une autre chanteuse. En plus, à cette époque, certains sont devenus papas, dans tous les cas, ça devenait plus compliqué de partir en tournée. Personnellement, c’était un crève-cœur. Nous avons passé tellement d’années ensemble sur les routes, c’était un peu ma famille ! C’était l’année la plus difficile, tout quitter sans savoir ce que j’allais retrouver après… Aujourd’hui, ils se sentent fiers de voir que, d’une certaine manière, je leur rends hommage en remportant un Grammy avec un titre metal. Finalement, ce voyage-là valait le coup.

VOUS PARLIEZ AVANT D’HYBRIDATION DES GENRES… EN QUOI EST-CE FONDAMENTAL DANS VOTRE CARRIÈRE ?

Cela m’enrichit, cela m’incite à la réflexion, cela m’intéresse, ça me permet de ne pas m’ennuyer, mais également de rester créative, de repousser mes limites, d’explorer de nouveaux territoires, de rencontrer des gens différents. En fait, je ne pourrais pas m’en passer. Cela n’a jamais été mon objectif de n’être qu’une chanteuse d’opéra. Ce serait impossible ! Je pense même que je suis une meilleure chanteuse grâce à tout ça. Cela continue à me nourrir vocalement, au niveau de ma personnalité et de ce que je propose artistiquement. Il y a aussi un aspect de transmission. Il y a trois ans, j’ai créé un concours, avec Ophélie Gaillard (ndlr. avec l’association Ponticello), qui s’adresse aux HEM de Suisse romande : Osez. L’objectif est d’encourager les nouvelles générations à proposer des projets interdisciplinaires, qui sortent des cases et réfléchissent à des problématiques actuelles. Nous avons reçu des dossiers incroyables. Pour moi, il est important de récompenser l’audace, la créativité et la pluridisciplinarité à travers ce concours, en leur offrant la possibilité de se lancer.

ET VOUS TENEZ AUSSI À AMENER UNE RÉFLEXION DANS CHAQUE PROJET QUE VOUS MENEZ ?

J’ai beaucoup de mal avec les récitals fourre-tout, sans aucun sens… J’ai besoin d’un fil rouge, d’une thématique, d’une histoire à raconter au public. Juste montrer ce que je sais faire, ça ne m’intéresse pas ! Je ne juge pas ceux qui le font. Moi, je ne m’y retrouve pas. Je suis comme ça depuis toujours. C’est pour cette raison, certainement, que j’ai été attirée par des études de littérature et de philosophie. Dans le monde dans lequel on vit aujourd’hui, il est essentiel d’apporter des pistes de réflexion. C’est d’ailleurs le but de l’art : faire ressentir et faire réfléchir.

Marina Viotti donnera un concert 100 % Bizet au Gstaad Menuhin Festival en août prochain.

VOUS AVEZ EU DES PROJETS DANS LE RAP, DANS LE METAL, VOUS AVEZ ÉCRIT UN LIVRE DE CONVERSATIONS AVEC LA PHILOSOPHE GABRIELLE HALPÉRIN… TOUS LES UNIVERS VOUS INTÉRESSENT-ILS ?

Oui. Il y a des mondes auxquels je ne connais rien, mais, si je tombe sur des personnes passionnées, je pourrai m’y intéresser. Bizarrement, l’univers qui me parle le moins, c’est la pop ! Tout se ressemble et l’image de l’homme et de la femme y est très sexualisée et polarisée. Est-ce que je vieillis ? Je ne sais pas. Mais, je trouve la pop d’aujourd’hui superficielle. Je ne l’écoute pas, elle me laisse indifférente.

L’UN DE VOS CHEVAUX DE BATAILLE, C’EST AUSSI LA POPULARISATION DE L’OPÉRA. POURQUOI EST-CE NÉCESSAIRE ?

L’opéra traverse une période difficile. Avec la diminution des subventions, le vieillissement de son public et, surtout, la difficulté de le rajeunir, cet art risque de mourir à petit feu. Nous sommes trop déconnectés de la société d’aujourd’hui. Nous devons nous remettre en question et utiliser les outils à notre disposition, comme TikTok, faire appel aux influenceurs… J’ai parfois le sentiment que, dans certaines maisons, rien qu’un post Instagram est compliqué. L’opéra en soi a survécu pendant des siècles, parce qu’il aborde des questions universelles, des sujets qui parlent à chacun de nous. Mais, il s’est fourvoyé dans sa communication, dans sa médiatisation, dans son rapport à aujourd’hui. Les mises en scène sont soit trop modernes, soit trop classiques. Il existe des préjugés par rapport à l’endroit : on pense que l’opéra est réservé à une élite, aux personnes riches… Et puis, il est contraignant d’aller à l’opéra quand on est jeune et qu’on n’a pas l’habitude de l’immobilisme ! Ce sont toutes ces problématiques-là qu’il faudrait repenser. On doit renouveler l’expérience de l’opéra : c’est quoi, c’est pour qui, pourquoi cela peut intéresser les gens ? Mon but est surtout de changer l’image de l’opéra. Nous ne sommes pas inaccessibles, cela doit rester un art populaire, comme il l’a toujours été par le passé.

L’ÉTÉ DERNIER, VOUS ÉTIEZ SUR LA SCÈNE DE PALÉO AVEC ROBERTO ALAGNA… CELA PASSE AUSSI PAR DES ÉVÉNEMENTS COMME CELUI-LÀ ?

Oui. En revanche, j’aurais fait un peu différemment. (rires) Quand vous vous retrouvez dans un festival comme Paléo, avec un florilège de chansons différentes, face à un public qui n’est pas venu pour vous, il faut leur parler, leur raconter quelque chose. Sans avoir un contexte, il est difficile de comprendre ce qui se passe. D’ailleurs, quand j’ai commencé à m’adresser au public, j’ai eu l’impression que ça prenait un peu plus, que les spectateurs s’intéressaient plus à ce qui se déroulait sur la scène. C’est aussi là où l’opéra peut se réinventer !

FINALEMENT, POURQUOI LE CHANT LYRIQUE A-T-IL PRIS AUTANT DE PLACE DANS VOTRE EXISTENCE ?

Il en avait déjà dans mon enfance, puisque mon père était chef d’orchestre. J’étais tout le temps dans les opéras avec lui, j’en écoutais toute la journée, cela faisait partie de notre quotidien. D’ailleurs, dès l’âge de 5-6 ans, je rêvais déjà de devenir chanteuse. Comme c’était un peu tôt, j’ai appris la flûte traversière, j’ai fait d’autres choses qui m’ont amenée au chant. Ensuite, après la mort de mon père (ndlr. en 2005), il y a eu la coupure avec le classique… J’y suis revenue par le chant, en quittant tout, en prenant un gros risque à 25 ans. Mais, l’opéra a toujours fait partie de moi.